J’ai roulé en direction du Sud, je savais que dans le quartier de San Telmo se tenait une milonga et qu’elle devait s’y rendre. Juste après un virage, dans la courbe finissante, j’ai vu son véhicule ; elle conduisait vite, mais déjà je remarquai une souplesse, une élégance et le tango qui passait à la radio épousait parfaitement les nombreuses courbes et lignes droites de la route : à sa façon de conduire, j’ai compris qu’elle l’écoutait aussi…

Nous sommes arrivés en même temps. Je l’ai aperçue dans la foule qui se pressait à l’entrée, le son des bandonéons emplissait l’air chaud, presque irrespirable. J’ai allumé une cigarette, j’étais rassuré, je la savais à l’intérieur et l’imaginais se dirigeant vers les vestiaires : des femmes entraient, parlaient fort, riaient. A son tour, elle s’asseyait devant un des nombreux miroirs et se maquillait légèrement…

Plus je la regardais et plus je voulais l’inviter à danser. Je le lui dis, elle accepta.

Dès l’abrazo, son parfum me grisa, jamais encore je n’avais rencontré une femme qui portât ce parfum. Nous fîmes une série de premiers tangos mais je ne pouvais la laisser partir car je prenais trop de plaisir à la faire danser.

Je lui promis de l’inviter à nouveau lors d’une prochaine tanda et lui donnai rapidement un baiser sur la joue, ce qui la fit rougir et sourire. A nouveau, son parfum …

Elle ne cessait de fredonner les tangos que nous dansions, elle semblait les connaître tous et c’était agréable de poursuivre la danse accompagné de ce murmure tout près de mon oreille. Nous devenions des danseurs incomparables, nous nous complétions, partageant les secrets de la danse et cette heure si bleue…

Peinture de Yves Klein