Quelqu’un tambourinait très fort à la porte… ça n’était pas dans son rêve… Il se leva avec difficulté, la milonga avait fermé très tard et il avait des crampes dans une jambe… Quand il ouvrit la porte, il reçut un coup de poing à la mâchoire qui le fit vaciller. La femme se précipita dans sa chambre, lui enfonça des coups de talon dans les côtes, le frappa avec son sac à main, lui mit encore deux ou trois coups dans les parties. KO, le Gino. « La garce, elle savait y faire et non seulement au tango ! » se dit-il juste avant de s’évanouir. Et encore, il n’avait rien vu…

Trois heures plus tard, quand le flic entra dans la pièce, il ne put s’empêcher de vomir dans le lavabo. Gino était recouvert de bleus, du sang s’écoulait de ses oreilles, de sa bouche, de son nez. Un coupe-chou ensanglanté traînait sur le parquet, l’assassin n’y était pas allé de main morte… Il éteignit la radio mais eut le temps de reconnaître l’émission « La Noche con Amigos ». Le killer avait pris le temps d’écouter du tango, cela pouvait être un signe, une piste d’autant plus que Gino possédait la plus belle collection de disques des années d’or. Il mit l’appartement sans dessus-dessous et ce qu’il espérait allait se vérifier : l’assassin n’avait pas laissé un seul Pedro Maffia, ni un seul D’Arienzo avec Biaggi au piano, pas plus que le premier enregistrement de Recuerdo par Pugliese…
Il s’assit sur le lit, alluma une cigarette (« Fumar es un placer ») oublia quelque temps le cadavre sur lequel s’était penché un médecin légiste. Il se demandait ce que sa femme et ses enfants allaient devenir quand il les aurait abandonnés…

Mais son plan avait marché, il avait réussi : Angela arrivait en ce moment même à Roissy, la valise bourrée de musique et demain, il la rejoindrait à Tokyo où un collectionneur était prêt à débourser des millions pour la passion de Gino.