Voilà plus de six mois qu’il apprenait le tango avec des hommes et il ne s’était encore jamais rendu dans une milonga. Ce soir serait la première et il espérait que Margot serait là et surtout qu’elle accepterait de danser avec lui. Il avait décidé de l’éliminer non seulement de la piste mais de l’éliminer tout court si elle se refusait à lui. Depuis des semaines qu’elle jouait les allumeuses lorsqu’il venait au bar avaler une ou deux bières sans que ça n’aille plus loin…

Dans la salle de bain éclairée par une lampe à pétrole, il finissait de se préparer : un coup de rasoir, un coup de peigne, trois ou quatre gouttes d’un parfum à base d’huile de bergamote et le tour était joué. Toutes les mauvaises odeurs qui régnaient dans le conventillo s’étaient volatilisées.

Quand il arriva au lupanar, on jouait « La melodia del Corazon », un de ses tangos préférés mais sur lequel il n’avait enlacé que des hommes… « Jusqu’à ce soir, se dit-il, jusqu’à ce soir. »
Margot était là, plantée au bar, robe relevée à demi sur ses jambes, et elle riait, la souris, elle riait avec un voyou. Il s’élança vers elle et l’invita tout de suite sur ce tango de Donato. Elle pivota sur son tabouret et lui fit face : « Si j’ai besoin de danser, dit-elle, ça n’est pas vers toi que j’irai, tu vois pas que je suis avec Lucio… » Il eut alors un sourire glacé, sa main descendit dans la poche de son pantalon et tout l’amour et toute la haine qu’il avait accumulés depuis des nuits se retrouvèrent dans le coup de poignard qu’il porta à la poitrine de la belle Margot.

En photo Rita Hayworth